Étonnante présence de jeux hybrides en ce moment sur Kickstarter. Mais est-ce vraiment une coïncidence ?
Alors qu’on constate que les jeux utilisant une application plafonnent à 10.000 souscripteurs (quand on s’appelle Lucky Duck Games! C’est encore plus difficile pour les autres^^), certains sont déjà en train de préparer la génération suivante.
Avec plus ou moins de succès. Et plutôt moins, pour l’instant. Et en suivant, en gros, deux approches différentes.
Le plateau connecté
Gameboard-1 (lien KS) reprend ainsi une idée déjà vu plusieurs fois mais toujours pas aboutie. Un écran couplé à des capteurs RFID et roule ma poule. Voila qui pourrait remplacer tous nos plateaux.
Dans la pratique, personne n’a réellement envie de remplacer nos grands plateaux en cartons par une grosse tablette finalement plus petite. Et dépendante. Ni de mettre tous ses œufs dans le même panier. En supposant que, un jour, les éditeurs suivent le mouvement. Ce qui n’est pas le cas.
La technologie est là mais personne ne sait quoi en faire. Même pas 600 contributeurs à mi-parcours : flop.

Tilt Five (lien KS) est nettement plus ambitieux. La tablette-plateau est cette fois couplée à des lunettes-projecteurs pour créer un environnement entre hologramme et réalité augmentée. Bluffant !
Les problèmes sont toutefois les mêmes : que faire de cet outil de fou? Et la réponse tout aussi inexistante… pour l’instant. Car on note tout de même un partenariat avec Tabletopia (qui ne débouchera probablement sur rien mais laisse rêveur).
Par contre, cette fois, l’outil apporte une vraie valeur ajoutée. Pas seulement en termes visuels (même si, de ce côté, c’est une bonne grosse claque) mais aussi en ergonomie. Notamment car chaque joueur dispose de sa propre “vision” du jeu, qui peut être différente selon son rôle (MJ/joueurs) ou, pourquoi pas, son “statut” dans la partie.
En ergonomie, donc; mais aussi en termes de création, les possibilités sont énormes. Jeux en équipes, avec des informations cachées, exploration en secret… ou même simplement pour des jeux nécessitant un “plateau” complexe (comme Titan, qui reboot prochainement, et souffre d’un ticket d’entrée délicat de par son plateau à étages).
On peut rêver. Mais la réalité est que l’offre ludique est plutôt celle d’une console du début des années 80. Alors que le coût est… très “early adopter” : $879 pour jouer à trois, la chose ne semblant pas prévue pour aller au-delà.
Serrarien, hors de prix mais bluffant à mort : 2800 contributeurs à 5 jours de la clôture.
Les téléphones-outils
C’est la tendance la plus forte du moment : utiliser nos téléphones et tablettes et leurs possibilités de calcul comme outil au service du jeu. Lucky Duck Games est passé maître en la matière avec le succès de Chronicles of Crime ou le récent Kickstarter pour Time of Legends: Destinies. Et fait aujourd’hui jeu égal, si ce ne sont les licences, avec Fantasy Flight et ses Le Seigneur des Anneaux - Voyages en Terre du Milieu ou Demeures de l’Épouvante. On pourrait aussi citer Rising 5 de Holy Grail Games.

Dans tous les cas, le téléphone/tablette vient en remplacement de matériel plus classique en apportant une souplesse (setup, narratif) que le carton ne peut assurer.
Mais le genre connait aussi ses limites. L’écran se révèle tout de même envahissant. Et le gagnant de l’histoire est surtout l’éditeur qui gagne sur le développement et la production. Tandis que le joueur se retrouve à payer des DLC. On sait comment cela se termine dans le jeu vidéo, les mêmes emmerdes nous attendent.
Et, finalement, cela ne change fondamentalement rien aux jeux que nous apprécions. Avec toujours le risque que l’outil ne devienne trop envahissant. Comme pour Stribe (lien Ulule), actuellement en financement sur Ulule, qui utilise le téléphone pour une surcouche de réalité augmentée. Déjà que cela râle quand il faut scanner un QR Code par tour…
Le matériel intelligent : le meilleur des mondes ?
Beyond Humanity: Colonies a été lancé hier sur Kickstarter et c’est certainement un des projets les plus ambitieux du genre. On rentre cette fois dans un tout autre univers. Et si mon avis vous intéresse, un univers très prometteur.
L’idée est cette fois de mettre un micro-processeur dans chaque composant du jeu. Une carte (genre Arduino) dans chaque bâtiment à construire. Des puces RFID dans les jetons et cartes. Un élément central servant de lecteur (en posant la carte jouée ou votre jeton dessus). Et le tout relié à un téléphone/tablette/PC qui va réaliser les calculs.

Ce jeu hybride est un des plus blindés de technologie qu’on ait vu. Mais aussi celui où la technologie est la plus discrète.
L’écran de la tablette ne sert qu’à afficher les statistiques de la colonie dont on a la charge, actualisées à chaque nouveau tour. Les pions-ouvriers se posent sur du bon carton comme on l’aime. Les cartes se tiennent en main et se jouent normalement (il faut tout de même les poser en fin de tour sur le capteur central). Les ressources se gagnent, se stockent et se dépensent “normalement” pour construire des bâtiments tout à fait normaux (ou presque, des miniatures en plastique qui clignotent).
Mais alors, à quoi bon toute cette électronique si elle sert à faire la même chose ?
Tout simplement car la tablette/téléphone est utilisée pour gérer les micro-interactions. En allant plus loin, beaucoup plus loin, que ce qui serait possible avec le matériel “classique”.
Plutôt que de générer des indices de satisfaction pour la colonie, le jeu simule différentes personnalités qui vont évoluer au fil de la partie et des actions de chaque joueur (c’est en tout cas la promesse du réseau de neurones). Et vos actions (construire un bâtiment ou promulguer un décret) sont soumises au vote de la colonie. Qui décidera en fonction de ses besoins et envies mais aussi de votre popularité/image.
Une rejouabilité infinie. Une profondeur limitée seulement par la puissance de calcul.
Ce petit prodige exploite à fond les possibilité de calcul. Tout en limitant l’écran (et sa “gêne”) au minimum. Et ne nécessite même pas de connexion Internet. Du moins durant la partie car il sera possible ensuite de relier cette partie à celles de tous les autres possesseurs du jeu. Et donc d’impacter vos futures parties mais aussi les parties de tout le monde.
Hélas, tout n’est pas parfait. D’abord car cette avalanche de technologie a un coût : environ 200€ le jeu. Ensuite car on peut s’interroger sur certains aspects, notamment le semi-coopératif qui est évidemment plus facile à coder; mais généralement décevant.
Le projet a démarré hier sur Kickstarter. Et ne connait pas un démarrage fulgurant malgré un Early Bird 48h assez juteux. Le tarif est évidemment un frein majeur. Mais pas le seul. On peut toutefois s’attendre à ce que son financement ne suive pas le modèle habituel pour les jeux.
L’avenir, c’est maintenant ?
Presque.
Le coût de ces innovations n’est pas encore à un niveau “acceptable”. Dieu sait pourtant que les habitués de KS ont une vision large de ce qui est “acceptable”.
Ensuite car les solutions “remplaçant” le matériel n’ont que peu d’espoir. On voit bien que ce n’est pas quelque chose que les joueurs recherchent. Quand ils ne sont tout simplement pas allergiques à l’idée.
Et le modèle de console, tel que souvent mis en avant, reste un rêve d’ingénieur tant qu’il n’existe pas au moins un titre incontournable (la fameuse killer app). L’heure actuelle n’est même pas encore celle de Pong.
Beyond Humanity: Colonies a abordé le problème de façon différente. Et celle-ci semble bien plus adaptée aux attentes réelles des joueurs.
Que le jeu soit capable de générer des milliers de setups différents, selon notre passif et plusieurs degrés de difficulté, de simuler les réactions des habitants de la Colonie, de déterminer selon de nombreuses variables l’efficacité d’une construction ou le temps nécessaire à sa construction et, enfin, de relier toutes les parties, tous les joueurs, en un vaste “legacy”… parfait! En faire autant avec jetons et cartes serait impossible.
Mais le faire sans rien changer (ou si peu) au matériel de jeu (l’interface) auquel on est habitués… joli tour de force.
On peut donc s’attendre à ce qu’il fasse des émules. L’idée est en effet simple: ce n’est après tout qu’une appli de type “civ” ou sim city dont l’interface utilisateur est retirée de la tablette et remplacée par des éléments physiques connectés.
Le premier, à mon avis, d’une longue série à venir. Comme, par exemple, Return to Dark Tower de Restoration Games qui passera par Kickstarter en début d’année prochaine.

